Le nouveau virus SARS-CoV-2, à l’origine de la pandémie nommée Covid-19 par l’OMS, et les mesures de confinement décidées pour répondre à l’urgence « sanitaire » changent radicalement notre façon de vivre ensemble, d’apprendre, de travailler et de consommer au quotidien. Les origines de la pandémie soulèvent, de nouveau et avec force, des questions de société liées à la biodiversité.
Comment TAKH s’inscrit dans ce contexte inédit et planétaire ?

Suivre les consignes et s’organiser…

TAKH se conforme aux décrets des 17 et 23 mars et notre petite équipe s’est organisée pour poursuivre son activité. Le télétravail était déjà intégré dans nos habitudes, comme pour les réunions avec la Mongolie. Le choix a été fait également de limiter nos déplacements entre la Tour du Valat (Camargue, Bouches-du-Rhône) et notre base scientifique des chevaux de Przewalski sur le Causse Méjean (Lozère). Le suivi du troupeau reste une priorité, il se poursuit depuis le début du confinement, à ceci près qu’un seul observateur rend visite aux chevaux.
Par contre, nous avons dû revoir la planification de nos actions en Mongolie. Nous avons également été contraints d’annuler ou reporter des stages, visites et formations programmés sur le Causse Méjean.

Malgré ces décalages, l’implication de l’équipe reste totale et les liens avec nos partenaires sont maintenus.

…pour le cheval de Przewalski

Nous consacrons le temps ainsi libéré pour travailler sur des projets structurants pour le futur proche de TAKH, comme notre projet phare de création d’un « centre d’information scientifique et de découverte du cheval de Przewalski et de son écosystème ». À ce jour, nous restons confiants et prévoyons d’accueillir les premiers visiteurs dès que les mesures sanitaires le permettront. Un nouvel espace sera aménagé pour observer les chevaux dans de meilleures conditions, avec toutes les précautions sanitaires nécessaires. Une lavogne est désormais aménagée à proximité de l’accueil des visiteurs et devient le lieu d’abreuvement pour les chevaux. Nous nous sommes également attelés à la mise à jour de l’imposante base de données sanitaires et comportementales collectées depuis 1993 !

Pour une synthèse sur les coronavirus et le cheval, rendez-vous, ICI

Biodiversité et activités anthropiques

Comme de nombreux acteurs scientifiques du monde de la conservation de la nature, nous pensons que la biodiversité joue un rôle crucial dans la prévention des zoonoses et la pandémie que nous traversons actuellement le confirme à nouveau. Selon les épidémiologistes, pour qu’une pandémie se déclenche trois facteurs concomitants sont nécessaires : la présence d’un agent pathogène, un(des) hôte(s) et, un environnement propice à la diffusion de cet agent pathogène.
La biodiversité (1) est le réservoir des agents pathogènes, par définition. Mais elle nous en protège également en diluant le risque de transmission à l’Homme (Keesing et al. 2010, Nature) qui ne devient qu’un hôte parmi beaucoup d’autres… à condition que les écosystèmes soient intacts. Or, ils le sont de moins en moins ; trop souvent, les activités anthropiques ne tiennent pas compte de leur impact sur la biodiversité (2) et lui sont directement néfastes :
• La plus grande part de la biomasse des mammifères et oiseaux sur la planète est de loin celle représentée par l’Homme et les animaux domestiques (Bar-on & Milo 2018, PNAS). La part du sauvage ne représente que 5,6% de ces deux Classes. Le mode d’élevage intensif avec des échanges à l’échelle mondiale est devenu la règle, et un contexte propice à la contamination globalisée.
• La dégradation des écosystèmes participe à l’augmentation du risque de zoonoses en favorisant également le contact entre cette énorme biomasse d’animaux domestiques et ce qu’il reste de faune sauvage en déclin.
• Le trafic de faune sauvage est le troisième trafic mondial le plus lucratif après les armes et les stupéfiants (estimé à plus de 15 milliards par an) (3). La capture d’animaux sauvages implique des contacts directs et réguliers de ces derniers avec l’Homme mais aussi entre humains sur les marchés démesurés qui leurs sont dédiés (lire Didier Sicard). Outre le fait que ce soit une activité illégale, souvent les espèces concernées sont en voie de disparition.
Ainsi notre démographie, nos modes d’élevage modernes, le trafic de faune sauvage et la mondialisation (déplacements rapides et en masse sur et entre les continents) concourent à la diffusion massive et rapide de maladies infectieuses. C’est donc tout un système, une société qu’il faut repenser, réorganiser, construire.

Le projet idéal de TAKH

Si une pensée globale est souhaitable en termes d’objectifs, nos actions doivent être recentrées à une échelle humaine, s’appuyant sur une unité géographique plutôt que sur des entités administratives, sur des territoires plutôt que sur des pays ou des continents. Repenser notre relation aux « non-humains » est crucial à la fois pour lutter contre l’érosion de la biodiversité et pour prévenir de futures pandémies.
Ces idéaux sont les fondements de la réflexion que nous menons depuis fin 2018 pour ouvrir notre projet aux chercheurs de toutes disciplines et partager l’expérience de TAKH avec tous les publics. Ainsi les activités de TAKH évoluent et se développent vers un modèle participatif de médiation et de partage garantissant des conditions optimales d’étude et de protection du cheval de Przewalski dans son écosystème.

A titre d’exemple dans le présent contexte, nous avons sélectionné trois pistes d’évolution dans nos activités que nous souhaitons partager avec vous : 

1. Accueillir au Villaret
Certains espaces naturels protégés isolés sont a priori moins exposés à un risque de transmission de maladies infectieuses puisque les contacts physiques sont moins fréquents. C’est le cas du Causse Méjean (<2 habitants au km2). Mais cela ne doit pas nous affranchir du maintien des distances physiques dans nos relations sociales lorsque cela est nécessaire. Nous réfléchissons donc aux mesures et dispositions qui vont nous permettre d’accueillir un public toute l’année en garantissant les conditions de sécurité sanitaire.

2. Découvrir, observer et participer
Ces activités sont menées avec un scientifique de l’équipe suivant des consignes strictes de cheminement et d’approche des chevaux. Elles s’adressent à de petits groupes à des dates fixées ou sur réservation. Ces limites visent à assurer la quiétude des chevaux, de la faune en général, et de la flore et offrent au visiteur la possibilité d’intégrer une démarche de sciences participatives. C’est ainsi que nous imaginons les liens entre humains et non-humains, dans le respect des espaces sociaux de chacun. Cela implique, bien entendu, de connaître les exigences écologiques et comportementales des chevaux. Le suivi scientifique en place depuis 1993 permet justement cela. D’une manière générale, connaître les comportements des êtres vivants est un préalable indispensable aussi bien pour leur protection que pour le contrôle des pathogènes (lire Didier Sicard) ou tout simplement pour cohabiter avec eux.

3. Contribuer à la recherche
TAKH souhaite tester un modèle de pâturage mixte associant le cheval de Przewalski et un herbivore domestique afin de mieux gérer la végétation ligneuse et les endoparasites équins (strongles). Notre site sur le causse Méjean est un « laboratoire à ciel ouvert » qui peut à notre avis contribuer à l’acquisition de connaissances dans plusieurs domaines. A cet effet, notre Pôle Scientifique lance un appel ouvert aux chercheurs en parasitologie animale (ou humaine ?) qui souhaiteraient participer à un protocole expérimental sur le terrain / en milieu naturel associant un herbivore sauvage et un domestique.

Quelles perspectives ?

Cette pandémie soulève avec force des questions (entre autres) liées à la biodiversité tant au niveau global que beaucoup plus local.
Comment nos sociétés humaines vont-elles réagir ? Tenter la résilience? Essayer de conserver le modèle d’avant la pandémie ? ou plus raisonnablement et courageusement se remettre en question ce qui implique, en particulier, d’adopter les mesures nécessaires pour lutter contre le trafic de faune sauvage, de revoir notre système intensif d’élevage, de stopper la destruction et la dégradation des écosystèmes, etc. ?
A une échelle plus locale, comment chacun va-t-il organiser « le jour d’après » sur son territoire, dans sa famille ? Changer ses comportements de consommation ? Chercher une réconciliation avec son environnement naturel proche ? Accepter le vivant dans sa totalité, y compris les organismes pathogènes ? Etc. Et nos institutions, sauront-elles développer davantage une politique de proximité ?

Ouverte à toutes vos idées, réflexions et témoignages, l’équipe de l’association TAKH s’informe sur ces changements globaux à venir, tente d’y répondre sur son territoire, le Causse Méjean, et travaille main dans la main avec son partenaire Mongol.

 NOTES 

1 : la diversité biologique des espèces, des individus et des écosystèmes

2 : Pour plus de détails (en français) sur les liens entre la biodiversité et les maladies dites émergentes comme le Covid-19, nous vous conseillons la lecture du journal du CNRS, de l’ISEM, de Gilles Bœuf, Philippe Grancolas (Le Monde du 5 avril), la synthèse de la FRB etc. Sur une échelle internationale, la littérature foisonne d’articles, c’est d’ailleurs un cas unique de production scientifique aussi rapide avec plus de 3000 articles en 3 mois (voir le site LitCovid)

3 : On peut lire à ce sujet le rapport 2015 sur les traffics illicites de l’Organisation Mondiale des Douanes ou le l’atlas mondial des flux illégaux publié par INTERPOL et les ONG RHIPTO et The Global Initiative against Transnational Organized Crime